Afin que vous ne croyiez pas que je suis uniquement en Californie pour le tourisme et les tournois de beer-pong, je vais vous parler de la scolarité à Stanford qui structure la majeure partie de mon emploi du temps de la semaine et même du weekend.
Le concept est simple: chaque élève "Graduate student" suit un programme de Master dans un département (engineering, humanities, law, business school,....). Mais Stanford laisse une marge de manoeuvre importante pour diversifier son cursus. En tant qu'élève en Mechanical engineering, j'ai l'obligation de prendre la moitié de mes cours en mécanique mais je peux ensuite prendre un cours de biologie, d'économie, de sport, de littérature du Moyen-âge ou de dégustation de vin (je vous promets que tous ces cours existent). Les professeurs nous encouragent même dans cette voie pour essayer de diversifier nos centres d'intérêt et trouver notre voie.
Seul impératif, avoir 45 units à la fin (un cours représente en moyenne 3 units). Afin de ne pas trop se tuer à la tâche et pour pouvoir concilier un travail de recherche ou un "teaching assistanship" permettant de payer une partie des études, les élèves choisissent en majorité d'étaler leur Master sur cinq trimestres, soit un an et demi. Ce qui bien évidemment augmente aussi le coût de la scolarité. A titre personnel, le choix ne m'était pas offert car je dois être rentré en juin prochain pour effectuer un stage d'un an en entreprise. Je me retrouve donc devoir prendre mes 45 units en seulement trois trimestres, ce qui est selon les termes de mon advisor "doable but not recommended". La charge de travail est ainsi très intense et me rappelle parfois des souvenirs des années en classe préparatoire (avec la pression en moins et le soleil en plus, ce qui n'est pas rien!).
A titre d'exemple, je suis actuellement (à mon regret) deux cours de mathématiques, qui correspondent à des impératifs de mon département dont je voulais me débarrasser au plus vite. J'ai en revanche un cours de finance de la business school qui est passionnant et fort instructif en cette période de crise, et enfin un projet de design qui constitue le noyau central de ma scolarité et sur lequel je reviendrai plus loin.
Chaque cours d'engineering exige une charge de travail continue avec un homework toutes les semaines qui prend entre 4 et 6h. Le cours doit être régulièrement travaillé et on a deux examens au cours du trimestre: le midterm et le final. La note finale est une moyenne pondérée de tous les résultats obtenus pour les homeworks et les examens.
Dans le cas du cours de finance, la participation est même évaluée puisque les élèves doivent acheter en début d'année une télécommande qui leur permet de répondre à des QCM pendant le cours. Un histogramme est ensuite automatiquement affiché sur le slide de la présentation ce qui permet de connaître les résultats de la classe en direct.
Les cours à Stanford sont vraiment high-tech! La plupart sont filmés ce qui permet ensuite de revoir le cours sur Internet et chaque cours dispose d'un website sur lequel on peut récupérer tous les supports d'enseignement. J'ai même assisté à un cours où deux professeurs parlaient alternativement en visioconférence depuis deux endroits différents et échangeaient avec les élèves. On est loin du tableau noir et des transparents! Je sais que je vais rendre certains nostalgiques.

Concernant la validation, je ne vais pas déjà me risquer à crier victoire trop tôt mais il y a en général très peu d'échec. Vu le prix exhorbitant de la scolarité, les élèves sont tous incités à travailler dur et il est également difficile pour un professeur de se montrer sévère sur la notation. Il y a donc une sorte de contrat implicite qui veut que les élèves sont certains de valider s'ils fournissent le travail demandé. La sélection étant par ailleurs rude à l'entrée, on trouve peu d'élèves qui n'aient pas le niveau requis et la barrière de langue dans le cas de cours scientifiques est aisément surmontable.
En arrivant à Stanford, j'étais en pleine crise existentielle car je commençais à être dégoûté de la mécanique. Après avoir un moment rêvé de construire des avions, je me suis rendu compte que je ne pouvais supporter de faire des simulations numériques dans un bureau d'étude et la résistance des matériaux devenait peu à peu à mes yeux aussi intéressante qu'un concerto baroque de clavecin (Mathilde pourra confirmer). Bref, changement de stratégie mais impossible de changer de département à Stanford. Comme je n'avais aucune intention d'abandonner mon rêve californien, je suis parti confiant en mon étoile et les choses se sont finalement très bien arrangées. Contrairement en France, la mécanique à Stanford ne se résume pas à écrire des équations barbares sur un bout de papier ou dans un programme informatique. Le département se situe à l'interface entre de nombreuses disciplines et offre un choix de matières incroyable: biomécanique, fluide, thermique, énergie, mécanique du solide,.... et surtout le design!

Evidemment, j'imagine que ce mot vous évoque les designers de logos, de vêtements, ou d'appartement (ce qui est tout à fait juste). Mais le design est également considéré comme un domaine scientifique de la mécanique. Le plus simple pour vous l'expliquer est de vous parler du cours que je suis actuellement: il s'agit d'un projet de design et d'innovation à mener sur un an avec une entreprise en tutelle qui apporte un financement de 50000$ et en collaboration avec une université partenaire (Mexico, Helsinki, Potsdam,...). Le but final est de construire un prototype (d'où le terme design) qui puisse apporter une solution par rapport au problème de l'entreprise. Je peux vous donner quelques sujets de projets de cette année à titre d'exemple: le projet Audi consiste à imaginer l'interface homme-machine de la voiture de 2020, le projet Panasonic consiste à imaginer une nouvelle brosse à dent qui puisse apporter un feed-back instantané sur la qualité du brossage et inciter l'utilisateur à accomplir cette tâche monotone de notre quotidien, et enfin mon projet avec Bosch consiste à créer un système de reconstruction 3D économique et imaginer ses applications (jeux vidéos, exploration avec robots,....). Bien que n'étant pas forcément spécialistes du domaine considéré, les élèves doivent essayer de discerner le créneau technologique inexploité qui pourrait permettre une nouvelle application. On peut être amené à faire de l'informatique, de l'électronique, du bricolage, des études statistiques ou des interviews d'experts,....
En bref, les sujets sont très ouverts et les élèves sont invités à faire preuve de créativité et d'audace. Les moyens mis à notre disposition sont impressionnants: ordinateur perso, salle de vidéoconférence, un espace réservé dans un loft, des machines-outils pour faire les prototypes, un coach et une équipe d'enseignants à plein temps. La plupart des élèves veulent ainsi tirer partie de ce cours et trouver une idée géniale pour lancer leur boîte en profitant de l'environnement de la Silicon Valley. Ce cours qui existe depuis plus de 30 ans est réellement passionnant car son approche est complètement différente des cours magistraux français. Les élèves sont mis en situation de responsabilité et sont acteurs de leur projet; l'accent est clairement mis sur la créativité et l'innovation.
Pour vous donner une idée, je vous conseille de visionner cette vidéo qui présente un petit reportage sur la boîte Ideo située à Palo Alto. Elle a été fondée par un ancien élève du cours et elle est extrêmement connue aux USA (numéro un dans le secteur du design).
(il y a trois parties 1, 2 et 3)

Les méthodes de travail sont assez originales. Un domaine dont je pense nous devrions nous inspirer pour être dans le peloton de tête dans la course à l'innovation!
Voilà pour un petit aperçu de mes cours. Je reviendrai un peu sur ce cours de design et notamment sur le désormais célèbre "paper bike challenge" dans un prochain article.